
En occident et ce depuis les années 80, l’extrême droite et ses dérivés s’imposent absolument partout, dans toutes les strates de la société (notamment et surtout française) et dirigent le calendrier politique. En plus de cette victoire, ce camp de pensée légitime des idées violentes aux visées meurtrières en transformant leurs racines théoriques (anthropologie raciale, colonialisme, antisémitisme, islamophobie, néo-nazisme…) par des théories plus dissimulées et abstraites, avec par exemple le grand remplacement, nouvelle excuse policée réinvitant à mesurer les crânes pour évaluer les niveaux de compatibilité des différentes cultures humaines. Ces mêmes théories poussent des personnes à commettre des attentats ; qu’ils1 soient seuls ou groupe de militants surentrainés, instables mentalement ou non, les militants ultranationalistes n’ont qu’un projet en tête : assassiner des minorités au nom d’une chimérique pureté ethnique nationale. Nettoyer, évincer, purifier. Des mots du 20ème siècle qui ressurgissent à l’aube d’un fascisme d’état déjà installé. Dès lors, et ce avec les (supposés) outils démocratiques occidentaux, la justice actuelle peut-elle endiguer ces épiphénomènes qui n’en sont pas ?
Juger sur une base sociologique
Dans son essai Juger, Geoffroy de Lagasnerie s’inquiète du système pénal et de son affranchissement de toute analyse sociologique. Il avance que le théâtre du jugement privilégie une narration individualisante ; lorsque l’on juge l’acte d’une personne, on analyse son parcours de vie et sa condition objective sans toutefois décortiquer son existence avec des outils sociologiques, outils qui permettraient pourtant d’éclairer certains choix, certaines attitudes en analysant (et donc dénonçant) ces forces invisibles – structures – qui l’auraient mené au crime. Il s’agirait de considérer le crime à la fois comme l’acte d’une personne mais aussi et surtout comme le manquement d’une société. Car on ne peut juger une personne sans juger la société, elle aussi indirectement coupable de certains crimes. Car si la société juge en la personne du/de la procureur·e de la république pour défendre ses intérêts, on devrait également remettre en cause cette même société qui se contente d’emprisonner sans chercher à endiguer les tensions invisibles qui poussent les personnes à se faire enfermer. Accepter et légitimer le fonctionnement du système pénal, c’est se déresponsabiliser là où nous sommes pourtant responsables.
L’exception du terroriste d’extrême-droite
À l’inverse des attentats dits « islamistes » – qu’une partie de la société et des médias s’empressent d’utiliser en exemple pour justifier et pratiquer leur islamophobie – l’attentat d’extrême-droite est souvent désidéologisé2. Les plus récents attentats ultranationalistes, de Breivik en Norvège jusqu’aux « tueries de masse » aux États-Unis, sont parfois individualisés en la personne de « loups solitaires », d’ « isolés », d’individus « dérangés mentalement » ou pire, de « monstres ordinaires ». Il y a une volonté de dissimuler l’acte tout en responsabilisant l’individu à travers une analyse omettant toute logique sociologique ou décorticage de l’influence des idéologies du terroriste sur son crime.

Prenons pour exemple cet article du Journal du Dimanche d’août 2011. Dans un trop court article de trois paragraphes, nous apprenons grâce à l’enquête judiciaire norvégienne menée sur le terroriste d’extrême droite Anders Breivik que ce dernier était sous « l’emprise » de « produits illégaux » lorsqu’il assassinait à bout portant 69 personnes sur l’île d’Utøya. Dans le cadre judiciaire actuel, il est évidemment nécessaire d’être précis quant à l’état psychiatrique, physique, physiologique (etc.) de l’accusé au moment des faits, mais ce bref article ne sert qu’à dépolitiser l’acte en sous-entendant que l’assaillant était dépossédé de ses facultés de jugement (en témoigne également les débats médiatico-judiciaires suscités par l’état psychiatrique de Breivik, d’abord classifié comme schizophrène par deux psychiatres norvégiens puis contre-expertisé comme pénalement responsable).
Et c’est bien cette histoire de responsabilité qui nous intéresse : comment juger une personne et son crime ? Son crime est-il bien le sien ? L’analyse socio-politique peut nous aider à comprendre ce qui a mené quelqu’un comme Breivik (ou tout autre terroriste-meurtrier, qu’il soit « islamiste » ou ultranationaliste) à tuer. Écrire un article sur la supposée emprise de Breivik par une « drogue » (l’auteur omet de préciser que les anabolisants ne sont pas nécessairement hallucinogènes et ne transforment pas leurs consommateurs en assassins fascistoïdes) est clairement un moyen de détourner l’attention du public. En témoigne l’écriture même de l’article qui ne parle pas – alors que tout le monde était au courant des revendications de Breivik – d’ « attentat » mais d’ « attaque ». Les dépolitisateurs disent : « une attaque est l’œuvre d’un fou certainement drogué, l’attentat l’œuvre d’un arabe fanatique ».
On m’objectera que l’acte est toujours in fine catégorisé politiquement. la D’abord, la supposée « dépolitisation » est un choix politique fort, il y aura toujours catégorisation d’un acte : fasciste ou juste l’oeuvre d’un fou, le média procède à un choix ; éclairer la vérité ou la dissimuler. Mais parfois, les médias n’ont pas d’autres choix que dire l’acte comme il est. Je pense à Payton Gendron, fantassin de la lutte contre le « grand remplacement », qui avait tué dix personnes noires aux États-Unis. De par l’intention raciste, le dispositif de la tuerie (il s’est filmé en direct via Twitch) et son manifeste suprémaciste, peu de doutes subsistaient ; il était un porte de parole de la doxa fabriquée et imposée par l’extrême droite. Il n’était pas que raciste ; il était politisé en faveur d’un ultranationalisme conquérant et vengeur.
Mais pour beaucoup d’autres attentats, l’analyse et le jugement qui en sont faits relèvent d’une dangereuse ambiguïté. La plupart des médias ont consciemment ou inconsciemment tendance à fabriquer une narration individualisante, mêlée à une psychologisation des motivations du criminel. S’ajouteront des glissements sémantiques inquiétants : l’attentat d’extrême droite est trop souvent désigné comme une « tuerie de masse », une « fusillade sanglante ». Même s’il est parfois revendiqué idéologiquement par l’auteur, les médias et l’état – par pur calcul politique ou pure bêtise/inconséquence – privilégieront l’emploi de termes généraux et dépolitisés. On développera un storytelling à propos du « parcours personnel » du « meurtrier », intéressant et inintéressant mélange entre les cheminements psychologiques du criminel et son histoire familiale, personnelle et affective. Cette individualisation de l’acte est évidemment hypocrite : en individualisant, la justice – et de facto nos sociétés – se déresponsabilisent de toute implication dans le crime. Sauf qu’à l’heure où l’extrême droite gouverne beaucoup de puissances occidentales, beaucoup devraient s’analyser et porter la coresponsabilité de cette ascension.
L’extrême-droite assassine
Lorsque Breivik assassine 69 jeunes sociaux-démocrates à bout portant, il est évidemment qu’un questionnement psycho-pathologique s’impose. Passer à l’acte est le fruit de certains traits psychiatriques qui peuvent notamment expliquer le crime. Mais en dehors des perspectives abolitionnistes qui me sont chères, j’avance que la justice devrait s’autoriser de transformer un procès en introspection sociétale, où la salle de jugement serait le lieu où se développent des questions dépassant le cadre du crime et du criminel. Car faire un procès sur une base sociologique, c’est remettre en question l’ordre des choses, ou pour reprendre les mots de Didier Eribon, remettre en question le « verdict » qu’assigne la société. Il faut s’intéresser à la justice car elle peut révéler les résultats directs des oppressions/tensions/mouvements invisibles qui condamnent les personnes. Breivik n’était en l’occurrence qu’un fantassin, un bras armé de « l’ultranationalisme », courant idéologique concrétisé qui ne cherche qu’à prendre le pouvoir afin de mener à bien ses projets eugénistes, racistes, sécuritaires et capitalistes. Et puis, dézoomer, observer le monde dans toute sa complexité, ses schémas, bref, s’intéresser aux sciences ; elles seulent peuvent nous faire remonter le fil, comprendre comment un homme peut assassiner 69 adolescents au nom d’une idéologie. Nous en avons les moyens, nous avons les penseuses et penseurs préparé·es à répondre à ces questions. Mais qui pour les écouter ?
C’est en partant du constat factuel que l’extrême droite encourage une guerre civile interethnique qu’il faut d’abord considérer l’attentat d’extrême droite comme le résultat des idéologies d’extrême droite.
Je dis qu’il faut prioritairement et systématiquement mettre en lumière l’idéologie notamment et surtout dans le cadre d’un crime à vocation idéologique ; l’attentat. C’est à la justice de faire ce travail (elle le fait déjà ou essaye tout du moins) mais aussi et surtout aux médias d’arrêter de prendre des pincettes (car l’utilisation du terme « attaque » est une manière de ne pas dire « attentat », supposément pour respecter le cheminement judiciaire et ses précautions…) Bref, appeler un chat un chat. Tuer au nom de la lutte contre le grand remplacement, c’est idéologique. L’idéologie prédomine sur la psychiatrie, l’instabilité individuelle et/ou psychiatrique concrétise les desseins violents d’une idéologie. Les terroristes sont des acteurs des idéologies et de l’histoire.
Puisque la justice est en place, elle doit aussi participer à l’endiguement des cercles de violence. Mais elle doit également s’affranchir de certains modes de fonctionnement qui l’empêchent d’être actrice de cet endiguement. J’imagine une justice qui penserait les manières qu’ont les idéologies politiques violentes (l’extrême droite tue et oppresse objectivement) d’influencer nos actes. C’est une proposition délicate, mais si la justice mêlait sociologie tout en étant réellement indépendante de l’exécutif, avec des moyens alloués et une philosophie/morale désembourgeoisée, cela pourrait fonctionner, du moins provisoirement. C’est un chantier à ouvrir, mais il me paraît plus que jamais nécessaire de remettre en cause l’ordre des choses ; il n’y a pas qu’un modèle de justice d’état, il peut y en avoir des dizaines différents. Rien n’est immuable, surtout pas un système aussi théâtral, subjectif et fictionnalisant. Mais à l’heure où l’ultranationalisme menace nos sociétés, la justice doit nous aider à étouffer ses violences.
Rédigé par Bixente Volet le 11/10/2023 sur sabotagefabrication.fr. Réajusté et republié ici le 06/04/24. Merci à Louise pour les précieux ajustements et Pab et Manon pour la relecture.
- Ces attentats étant en très grande majorité commis par des hommes, j’ai choisi de genrer au masculin les phrases en lien aux terroristes d’extrême droite ↩︎
- J’ai le sentiment qu’en France et globalement en Europe, nous connaissons beaucoup plus profondément la vie des terroristes d’extrême droite que des terroristes islamistes grâce aux « grands médias ». J’imagine que les parcours de vie du fasciste nous fait mettre en empathie de par sa supposée accointance avec le mode de vie occidental. Le blanc est plus écouté que le non-blanc. L’identification est plus forte. ↩︎




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