Lors de mes études de cinéma, j’avais eu l’opportunité d’interviewer le cinéaste Patrice Leconte. En parlant de sa carrière, le réalisateur des Bronzés m’avait glissé cette phrase pleine d’encouragement pour cette nouvelle (ma) génération du cinéma bercée par les nouvelles technologies : « Aujourd’hui, tout le monde peut faire des films, il suffit d’avoir un smartphone ! » De mes années lycée jusqu’à aujourd’hui, ce supposé état de fait a ponctué beaucoup des conversations qui gravitaient autour de ma passion ; d’abord de la bouche de mes proches, j’ai rapidement compris que ce discours était diffusé par les méritocrates du cinéma. Eh oui, je n’ai jamais aimé ressentir cette gentille tape sur l’épaule ; quel rabat joie, elle est pourtant sympa cette phrase ! Pleine de bons sentiments, d’encouragements, l’avenir c’est toi !

« Se lancer dans le cinéma »

Se lancer dans le cinéma, surtout et principalement en réalisation, c’est se lancer dans une ascension hiérarchique au sein d’un univers structuré par des règles très claires et strictes. Pour réussir à réaliser, il faudrait d’abord entrer dans une école de cinéma publique… ou pas ! Il y aurait la possibilité de rentrer par la petite porte en faisant de la régie, puis avec un peu de chance devenir troisième assistant à la réalisation, puis second, puis premier, et enfin prendre la place des maîtres. Ou alors « rencontrer la bonne personne », être au bon endroit au bon moment, placer ses chances pour que « ça fonctionne ». Et à vrai dire : c’est plutôt vrai ! Lorsque vous regardez les CV des cinéastes français en activité (entendre : qui sortent régulièrement des films), beaucoup ont fait leur carrière sur ces bases. Il est certain que trop de cinéastes « majeurs » sortent de l’IDHEC (aujourd’hui la Fémis) et équivalents universitaires, ou sont « fils/fille de… ». Ces mêmes personnes viennent en grande majorité de classes sociales favorisées voire bourgeoises et ont baigné dans un univers favorable culturellement, un univers où faire des films va de soi. Que ce soit avec un capital culturel ou social élevé, le constat est là : celles et ceux qui peuvent réaliser sont dans leur grande majorité favorisé·e·s par la chance donnée par le contexte social dans lequel ils et elles ont évolué. Des hommes blancs en somme. Est-ce pour dire qu’aucune personne venue des classes laborieuses ne réalise des films en France ? Non, il y a les exceptions qui confirment la règle ; autrices et auteurs de court-métrages amateurs ; chanceuses et chanceux ayant intégré une prestigieuse école publique ou l’université en déjouant leur trajectoire sociale… Il y a plusieurs cas, beaucoup plus rares cependant et qui ne contredisent en rien ce constat : le champ du cinéma est principalement constitué de personnes affiliées dès la naissance à ce champ.

« Aujourd’hui, tout le monde peut faire des films, il suffit d’avoir un smartphone »

À travers cette phrase que me sort Leconte (fils de médecins, ayant reçu une caméra à 15 ans et ayant fait ses études à l’IDHEC) il y a un postulat : la démocratisation des outils cinématographiques permettrait d’offrir une égalité des chances au sein du système cinématographique (compétitif et capitaliste) pour arriver à être produit et être diffusé.

Ce constat sur l’évolution des techniques est factuel ; la technique cinématographique est aujourd’hui beaucoup plus facile d’accès, pour presque tout type de public occidental, ou plutôt tout type de public baignant dans la surconsommation imposée par le capitalisme. Avec un smartphone, on peut très facilement filmer ! Mais c’est un constat à nuancer. Prenons l’exemple du montage : je ne vois personnellement pas ce qui a changé entre les tables de montage de l’époque et les logiciels de montage d’aujourd’hui. Certes, l’automatisation a changé la donne, et toute personne ayant travaillé sur une table de montage pellicule concède qu’un logiciel comme Avid facilite grandement le métier d’un point de vue technique voire peut-être pour certaines et certains, artistique. Il fallait à l’époque acquérir la table de montage (coûteuse) et s’imprégner de multiples connaissances afin de s’en servir d’un point de vue technique (et théorique, évidemment.) Il est aujourd’hui beaucoup plus simple de faire un cut sur DaVinci que couper/coller une pellicule. Mais ce matériel a tout de même un coût, demande du temps, de l’investissement, ce que toutes et tous ne peuvent s’offrir (nous en reparlerons d’ailleurs plus bas, mais pratiquer une activité cinématographique est extrêmement chronophage.) Je rajouterai enfin que l’application théorique demande justement une prédisposition à l’accession des théories. Un montage qui ne se conscientise pas comme montage est en dehors des normes instituées par le cinéma. Et ce sont bien les normes cinématographiques couplées au système capitaliste inhérent au cinéma qui mythifient une supposée possibilité d’ascension dans le monde du cinéma sur la seule base de la démocratisation des outils vidéos dans les foyers occidentaux.

À travers sa phrase, Leconte m’explique qu’il est aujourd’hui plus simple de faire un film qu’à l’époque. En effet, ce postulat paraît logique : au temps de la pellicule, il était complexe et coûteux de réaliser un film. Que ce soit avec la pellicule elle-même et ses appareillages – qui demandaient un certain coût et surtout beaucoup de connaissances – ou avec l’arrivée de la vidéo amateur qui ne rivalisait pourtant pas avec le professionnalisme visuel des techniques cinématographiques conventionnelles, faire des films était une épreuve du seul point de vue technique. Je pense que la technique cinématographique ne s’est réellement démocratisée qu’avec l’arrivée des appareils Reflex (petits appareils photos aux possibilités vidéos développées). C’est YouTube qui marquera le coup d’envoi du vrai cinéma « fait-maison », c’est à dire un cinéma qui peut rivaliser avec le cinéma grand public car « projeté » (ou liquidifié) à l’échelle mondiale, en accès libre, en théorie pour tous les publics. Cette légende du caméscope qui permettrait de devenir le nouveau Spielberg.

Au-delà de ces considérations plus matérielles, je rappelle la nécessité de détenir un capital culturel suffisamment grand pour oser affronter l’illégitimité de faire des films lorsque l’on n’a pas baigné d’une manière ou d’une autre dans la légitimité de vivre l’art. Je passe aussi sur la famille, institution parfois limitante qui, que ce soit de la classe laborieuse à la classe moyenne inférieure, n’hésitera pas à réduire à néant tout espoir de l’artiste quant à dépasser sa condition sociale afin d’accéder au monde de l’art, un monde bourgeois et pro-bourgeois, bercé par un univers légitimé se légitimant lui-même. Je passe sur les discriminations raciales/de genres/validistes/de classes qui empêchent toute possibilité d’ascension pour bon nombre de personnes. Je passe enfin sur le mépris que subira le ou la cinéaste-transfuge, qui affrontera le mépris de ses pairs et, si son film amateur tourné à l’Iphone ne rentrera pas un minimum dans les cases (avec un éclairage insuffisamment éclairé, un montage insuffisamment référencé, des décors insuffisamment imposants…) connaîtra le mépris contre son œuvre.

Les exigences imposées par les personnes qui n’ont pas eu à être exigeantes envers elles-mêmes

Faire des films est l’apanage des personnes qui ont les moyens et le temps de faire des films. L’activité cinématographique demande un grand investissement qui ne peut que rarement se coupler à des métiers éreintants et fatigants. C’est un travail-loisir qui demande un investissement considérable, quel que soit le niveau d’exigence de la personne qui fabrique son art. Le cinéma (dans sa conception bourgeoise et doxique) est tout sauf un art prolétaire justement parce qu’il demande au prolétaire avide de cinéma de dépasser sa condition aliénante pour s’offrir du temps. Seul le ou la privilégié·e peut décemment créer.

Ensuite, la multiplication des exigences techniques fait que tourner un film revient à cher. Si l’on suivait toutes les normes techniques imposées par les mondes du cinéma (légitimes), on ne pourrait pas suivre en termes de budget : lumières, appareillages sonores, focales, location des décors, costumes, salaires, outils motorisés, ils représentent tous un coût extrêmement grand. Ces moyens, qu’ils soient d’ordre artistique, technique, humain ou administratif, offrent une vraie légitimation des films aux yeux aguerris. On reconnaît le film qui a eu le budget et on reconnaît à l’inverse le film fauché, le film (de) pauvre.

Les diffuseurs·euses de cette expression-thèse affirment donc l’existence d’un lien entre la pure fabrication des films et le fait de tourner un film dans le cadre des industries du cinéma. L’expression dit donc : une égalité des chances est effective puisqu’amenée par la démocratisation des outils. On pourrait donc toutes et tous rivaliser avec le grand-écran (ou les plateformes) avec nos simples outils. Mais ils ont tort car ils omettent de préciser que le cinéma, en tant que circuit en salle et en streaming, est une instance de légitimation avec des normes extrêmement précises.

J’imagine un monde du cinéma qui s’autoriserait à produire un film esthétiquement « crade », sans soin pour l’image ou le son, filmé avec un simple caméscope. Un film qui sortirait des canons du cinéma et proposerait des dispositifs techniques sans grands moyens. Sans parler de toute la dimension politico-écologique que représenterait un tel cinéma, je pense qu’il permettrait à beaucoup plus de personnes de proposer leurs films dans les canaux « officiels ». En bref, à moins de déployer un dispositif théorique en phase avec les théories cinématographiques bourgeoises, toutes celles et ceux qui n’ont pas l’argent, le temps et le capital culturel ne partent pas à égalité avec celles et ceux qui ont tout ou un des trois. C’est bien par le désembourgeoisement des récits et techniques cinématographiques et la déconstruction des hiérarchies induites par les « postes » au cinéma qu’une réelle égalité des chances adviendra, avec évidemment un travail de nos sociétés pour démocratiser culturellement le cinéma, offrir une vraie égalité des chances à l’école, etc…

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