Cette année 2025 marque les 80 ans de la découverte d’Auschwitz par l’Armée Rouge. Les charniers, l’ampleur du massacre, la technologie employée ; l’apogée de la « modernité » occidentale. L’homme blanc dans toutes ses possibilités de violence.
L’ambition génocidaire nazie peut se résumer en une mission : l’annihilation symbolique et physique d’une « race ». Voici le projet, il se résume plus vite qu’un slogan. Voici l’ambition, elle est absolue. Voici le résultat, six millions de morts. Voici comment des siècles de théorisation raciale et de domination par un « camp de la raison » peut et doit mécaniquement se terminer. La domination peut atteindre une forme totale, ça n’est qu’une question de travail conscient, et de contexte.
Ce contexte, justement, il est historique. À l’heure où l’État d’Israël fantasme l’annihilation d’un peuple entier, où le monde semble se diviser radicalement et où une guerre civile interethnique est désirée par ceux qui se considéraient il y a encore dix ans comme « Républicains », le futur devient tout bonnement indésirable.
Loup libre dans bergerie libre
Le buste fier, un pincement de lèvre, une émotion exaltée, un sentiment de puissance qui suinte par tous les pores. Un costard qui moule parfaitement le bras, c’en est presque érotique. Et puis, le salut nazi. Droit, fier, répété deux fois. Dans sa tenue de SS sauce autoentrepreneuriat, Elon Musk jubile, il est à la tête de tout. L’industrie automobile, un réseau social surpuissant, l’espace. Mais quoi de plus bandant qu’être au sommet de la première puissance militaire et économique du monde ? Oui, l’émotion est là, mais le salut fasciste est sincère, parfaitement exécuté, savamment calculé. Un coup de comm’ efficace.
À force de forniquer avec l’extrême droite européenne, de conforter des milliers d’hommes dans leur victimisation et de financer l’ultranationalisme, voici le résultat : un total soutien des médias dominants aux publicitaires du nazisme 2.0. Du bénéfice du doute jusqu’aux excuses psychopathologisantes, tout y passe. Les wokes mentent, ils retournent la situation, Musk était seulement enjoué. Et donc, la fabrication du doute : a-t-il vraiment fait ce qu’il a fait ? Ce bras tendu était-il seulement un cri du cœur ou le symbole d’une toute puissance fasciste assumée ? Personne n’a l’air de vouloir comprendre. Peut-être n’est-ce pas important ?
80 ans après la « découverte »1 d’Auschwitz, les nazis modernes se déguisent, portent les habits d’âmes charitables et arborent parfois un antiracisme passionné. Cette dissimulation est une force : en utilisant la peau des moutons, les loups entrent dans la bergerie sans se faire remarquer. Quand un croc sort furtivement, c’est pour vérifier l’aveuglement du troupeau. Et quand la nuit s’abat, les masques tombent, l’enfer commence.
Mais ne nous y trompons pas, les moutons ne sont pas des imbéciles.
Contrairement à la bêtise lourdingue qu’on lui attribue, l’extrême droite est forte, très forte. Son pouvoir d’attraction dépasse toute analyse individualisante. Les votants et votantes de l’extrême droite ne sont certainement pas stupides. La perpétuation de leur racisme est avant tout le résultat d’un travail politique et médiatique théorisé, concerté et calculé de la part des élites fascistes. Et puis arrivent ensuite des forces sociales attractives, des choix individuels, et un racisme conscientisé et accepté chez les votants et votantes. Mais n’oublions jamais que la peur de l’autre existe, et que les dominants savent l’instrumentaliser pour faire advenir leur projet de société.
Le déguisement
Je préfère un nazi avec une croix-gammée sur le front qu’un nazi en costard.
Le premier assume son idéologie, se montre au grand jour, se catégorise politiquement. Il est dangereux, sûrement violent, mais nous savons à qui nous avons affaire. Son extrémisme l’exclura mécaniquement des instances légitimes (arborer une croix-gammée sur fond rouge dans la rue n’est toujours pas rentré dans la fenêtre d’Overton2…)
Le second est un salaud de la pire espèce. Il cache sa croix-gammée en portant un joli costard et ne se dévoile jamais comme il est. Il ne se montre qu’en se cachant. Et pourtant, il pense de la même façon que le nazi tatoué sur le front. Mais il sait que pour conquérir les masses, il faut d’abord mener une bataille culturelle pour légitimer ses idées puis se cacher, ramper, et au moment opportun, bondir.
L’exemple du nazisme est évidemment extrême. J’avance même que le débat n’est pas de savoir si Musk est nazi ou non.
Le nazisme peut être analysé à la fois une idéologie, une doctrine d’État, une structure organique, un courant idéologique mort-né, un mouvement historique jamais vraiment terminé. De mon côté, je pense qu’il faut voir le nazisme à la fois comme la concrétisation d’un savoir occidental violent et raciste, et en même temps comme un passage de l’Histoire, certes atroce, mais certainement pas derrière nous. Le nazisme n’a pas inventé grand chose. Il est le résultat d’un occident assassin, d’une Europe qui a, entre autre, inventé le racialisme et son utilisation à des fins gouvernementales3.
Quand Musk fait un salut fasciste, il utilise une symbolique qui n’a plus de sens en tant que telle (le nazisme et le fascisme font aujourd’hui parfois irruption dans le réel sans pour autant devenir les projets politiques qu’ils étaient, à savoir des mouvements allemands/italiens s’inscrivant dans l’histoire de l’Allemagne/Italie.)
Mais le salut invoque des idéaux forts, des théories qui encore aujourd’hui assassinent, même en Europe.
Quand il lève son bras, il adresse donc un signe de ralliement aux néo-fascistes eux-mêmes, mais surtout à une extrême droite qui voit le salut comme un plaisir, un voyage dans le temps, un signe de ralliement jouissif puisque transgressif. C’est surtout, ne nous y trompons pas, une allégeance à l’utopie biologique et raciale que portait Hitler et ses dévoués. Qu’ils l’avouent ! Même s’ils ne se réclament pas du nazisme, ils en sont les dignes héritiers.
Nous n’avons plus le choix… il faut (re)nazifier les nazis
Cet intitulé est absurde. Les nazis sont nazis. À quoi bon les renazifier ? Après Hannah Arendt4 et Zygmunt Bauman5, n’avions nous pas enfin accepté le nazisme comme le résultat de notre modernité ?
Depuis les années 80, le nazisme remonte à la surface avec ces quelques skinheads qui déambulent dans l’espace public. Aujourd’hui, dans l’inconscient collectif, les quelques « vrais » nazis sont des hooligans au crâne rasé ou des adolescents nourris aux laïus d’incels. Bref, l’imaginaire collectif psychopathologise les nazis 2.0, en donnant trop d’importance aux plus impressionnants d’entre eux, et en oubliant que le mal (Eichmann) est banal et surtout médiocre. Jordan Bardella est banal et médiocre. Mais la politique qu’il défend fait (déjà) beaucoup de mal. Sûrement plus que le skinhead ultra-violent du coin.

Au cinéma, aborder la problématique de l’extrême droite revient souvent à décrire des personnages-individus marginaux, coupés du monde, extrêmement violents. Ça bouillonne en eux. Le crâne est toujours rasé, les ratonnades sont régulières, papa était violent, bref, le public a pitié d’eux, on aimerait qu’ils changent. On a envie de les prendre par la main, leur dire que cette vilaine colère va finir par passer, que la société ne leur en veut pas, qu’ils sont déjà pardonnés. American history X, This is England, Imperium, L’atelier, Un français ou plus récemment Jouer avec le feu ; on découvre dans ces films une figure meurtrie, parfois en colère contre une « société » injuste ou une famille qui l’oppresse. La rédemption peut advenir, souvent pour des raisons candides… D’autres fois, la conclusion est pessimiste : on ne change pas un chien en chat. Dans tous les cas, ces films perpétuent un imaginaire falsificateur qui simplifie la réalité : non, tous les héritiers idéologiques du nazisme ne sont pas de jeunes gens perdus et violents. Non, le racisme ne se lit pas grâce à un crâne rasé. La violence n’est pas donnée qu’à coups de gourdins.
L’individualisation du (néo)nazisme empêche de voir l’extrême droite comme la directe héritière de la mouvance hitlérienne. D’abord parce que l’histoire ne les a pas détourné de leur violence intrinsèque. Mais aussi parce qu’ils ignorent consciemment ou non leur accointance avec le programme du NSDAP, leurs nombreux liens idéologiques avec la pensée nazie. Actions propagandistes, langages, signes, beaucoup d’études des sciences humaines & sociales nous aident à comprendre la façon dont l’esthétique et la théorie nazie imprègnent l’extrême droite occidentale et ses votant·e·s6. En tant que mouvement basé sur un univers théorique et esthétique extrêmement complexe et varié, le nazisme s’est logiquement immiscé dans tous les recoins de l’extrême droite contemporaine.
Conclusion
Comme l’a parfaitement souligné l’historien Johann Chapoutot, Musk a fait un salut nazi pour tâter le terrain, essayer d’exploser la fenêtre d’Overton, montrer sa fidélité à ses soutiens7.
Aux États-Unis, l’extrême droite règne. Elle est plus capitaliste que jamais. Avec d’extraordinaires mutations dont il nous est pour le moment difficile de mesurer l’impact (je pense à Trump et son projet de construction d’une « côte d’Azur » aux abords de la bande de Gaza…) cet ultranationalisme bientôt mondialisé s’enrichit cyniquement par l’action immobilière, la spoliation, la guerre contre les pauvres. Rien d’inédit me direz-vous, à la différence qu’aujourd’hui, plus personne ne s’en cache, ils assument, et c’est peut-être pour le mieux, au moins là-dessus ils sont clairs.
À l’ère de la post-vérité, plus rien n’a de sens. Si un salut nazi n’est plus un salut nazi, alors le racisme n’est plus le racisme, la logique devient une autre logique, le bon sens ; leur bon sens. Bref, c’est exactement comme les nazis l’ont fait : renverser les choses, tout inverser, dire le contraire (« national-socialisme »…) et oppresser, tuer, violenter, ostraciser, le tout pour régner, s’enrichir, se développer. Le « wokisme » est le nouveau « judéo-bolchévisme ». L’expansion est sans fin. Jusqu’à la planète Mars nous dirait Musk.
Puisqu’ils nous y obligent, nazifions les nazis, extrême-droitisons les extrêmes droites, mais n’y perdons pas trop de temps : l’essentiel reste de créer une gauche capable et forte. Car eux le sont, capables et forts : à force de fragiliser une classe moyenne insécurisée et un prolétariat au bord du gouffre, ils commencent déjà à montrer leurs dents ; votez pour nous, on va dégager les arabes, ils ne voleront pas le peu de jobs qu’il vous reste. Voici le projet, il se résume plus vite qu’un slogan. Voici l’ambition, elle est absolue. Mais le résultat demeure aussi entre nos mains.
Écrit par Bixente Volet. Le 15/02/25.
Merci à Louise & Manon pour les corrections et retours.
- Les historiens·ennes nuancent ; la solution finale était plus ou moins connue en Europe, souvent de manière fantasmée mais beaucoup savaient ce qu’il se passait à l’est et dans les camps. Le mot « découverte » désigne ici la découverte « matérielle » d’Auschwitz, dans son détail et entre ses murs. ↩︎
- Désigne un périmètre délimitant ce qui peut être dit ou non dans un espace social donné. https://www.tilt.fr/articles/la-fenetre-doverton-cest-quoi ↩︎
- Michel Foucault et son cours au Collège de France « Il faut défendre la société » (1976, Gallimard) ↩︎
- « Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal » Hannah Arendt, 1963. Livre décrivant le concept de banalité du mal, qui voit le mal humain non pas dans l’extraordinaire mais dans la plus banale médiocrité. Un moyen de décrire les nazis non pas comme monstrueux, mais comme terriblement… humains. ↩︎
- « Modernité et holocauste » Zygmunt Bauman, 1989. Magnifique ouvrage développant le lien entre l’Holocauste et notre modernité. Bauman voit cette tragédie comme le résultat logique de la bureaucratisation moderne et sa rationalité. Il alerte : les nazis sont l’aboutissement de notre civilisation moderne. ↩︎
- Je renvoie aux travaux d’Ugo Palheta ou au récent « Pop Fascisme » (éditions Divergences, 2024). Les recherches de Johann Chapoutot (chez Gallimard « La loi du sang : Penser et agir en nazi » 2014 & « La révolution culturelle nazie » 2017) proposent une analyse détaillée de l’extrême complexité de la pensée nazie. L’excellent récent livre de Salomé Saqué « Résister » (Payot & Rivages) offre un beau résumé des enjeux actuels. ↩︎
- https://www.youtube.com/watch?v=eXIStw2-27M&pp=ygUVam9oYW5uIGNoYXBvdXRvdCBtdXNr ↩︎





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