La fatalité Néron : pourquoi les fascismes poussent au suicide
Sans tomber dans le décorticage d’un supposé « inconscient fasciste » ou d’une largement fantasmée « pulsion totalitaire » je pense que les projets de gouvernance des autres, notamment (et forcément) par la coercition, la terreur et la violence, sont voués à l’échec, c’est-à-dire qu’ils sont voués à ne pas garder le monopole de la force et surtout, de…
Sans tomber dans le décorticage d’un supposé « inconscient fasciste » ou d’une largement fantasmée « pulsion totalitaire » je pense que les projets de gouvernance des autres, notamment (et forcément) par la coercition, la terreur et la violence, sont voués à l’échec, c’est-à-dire qu’ils sont voués à ne pas garder le monopole de la force et surtout, de la violence sur les autres. Non pas qu’une potentielle nature humaine combattrait l’obscurité par la lumière, mais simplement parce que ces projets, intrinsèquement absurdes, sont voués à l’autodestruction.
« La chute » – 2004 (les derniers fidèles d’Hitler font un salut nazi devant sa dépouille en feu)
J’ai récemment re-visionné La Chute, excellent film racontant les derniers jours d’Adolf Hitler et du nazisme au pouvoir. Découvert lorsque j’avais 14 ans, ce nouveau visionnage m’a permis – grâce à mes connaissances apprises sur le nazisme – de l’appréhender à travers un regard neuf.
J’ai d’abord été frappé par son intense description du fanatisme et ses conséquences ; cette façon qu’a Martha Goebbels de pleurer le suicide d’Hitler, dans une angoisse eschatologique qui la pousse dans les derniers retranchements de son fanatisme, jusqu’au paroxysme : l’assassinat de ses enfants et son co-suicide marital. Et puis, ces gamin·es-soldat·es, derniers·ères d’une génération n’ayant connue que le nazisme comme système politique et de pensée, littéralement cassé·es par la propagande, tenant Berlin sous les bombes des soviétiques. On se bat pour une idée, on meurt pour une idée. Coûte que coûte. Tout le film est construit à l’image de son titre, comme une chute, où tout s’écroule. Chaque séquence voit quelque chose s’effondrer : une idée, un personnage, un système. Le film est construit comme une chute sans fin et sans fond, où la décadence s’empare des lieutenants nazis, désabusés et cyniques, bourrés au schnaps dans leur bunker, perdus dans les limbes de leur esprit corrompu et perdu (car oui, quoi penser au moment où la « race suprême » dont est l’élite perd ? J’en parle plus bas). Et la séquence d’après, dans un montage parallèle et/ou alterné (les repères sont flous) rappelant une lutte des classes que l’on oublierait presque, montre les sous-sols de Berlin, jonchés de soldats éborgnés, de civils affolés, où quelques médecins travaillent sans relâche pour sauver un peuple réduit à dormir dans les bas-fonds de sa jadis puissante ville.
J’ai ensuite été saisi par la description presque parfaite de ce qu’est le nazisme en tant qu’idée, ou plutôt comme système d’idées. En un sens, le nazisme est un système regroupant et ingérant des idées visant à simplifier la réalité pour rassurer, pour caresser dans le sens du poil : tu as du sang de Germain ? Ton avenir est radieux, tu es l’être parfait. Ton arianisme est l’avenir, investis dedans, bats-toi contre les autres pour te sauver toi-même. En mai 1945, après des années de propagande et de croyance en un idéal racial, l’énième défaite de l’Allemagne face à d’autres races moins puissantes a dû être un grand choc pour bon nombre d’adhérent·es aux idées du nazisme. Si la race germanique est la plus forte, la plus pure, la plus belle, pourquoi cette faiblesse ? Si la race devait gagner, pourquoi cette défaite ?
C’est comme ce cadre d’une grande entreprise qui, lorsqu’il est viré parce que pas assez performant, n’arrive pas à désindividualiser les raisons de son licenciement. Après des années de lobotomie méritocratique, comment ne pas se voir comme responsable de ses propres échecs ? Alors, sauter du building ou se pendre à un radiateur revient à apaiser la douleur d’être un raté, un loser.
« La chute » – 2004 (les Goebbels se suicident ensemble)
L’image plus haut, tirée de la fin du film, représente à merveille cette chute des personnages. Après avoir assassiné leurs enfants et assisté au suicide d’Hitler, les époux Goebbels se donnent la mort à la sortie du bunker. Dans une séquence froide et terriblement efficace (les regards des époux, leur détestation mutuelle, la froideur du fanatisme, la » dignité » dans la mort voulue par les personnages comme héroïque et tragique) le film capte cette terrible construction voulue par les idées individualisantes, celles qui voient le monde à travers la loupe des gênes, de la peau, des supposées qualités innées. Les époux Goebbels se suicident car ils ne peuvent pas vivre dans un monde où le nazisme a été vaincu. Ils ne peuvent pas concevoir l’idée que leur utopie n’adviendra jamais. Peut-être qu’à leurs derniers instants, les Goebbels se persuadent que le III Reich renaîtra après eux. C’est un suicide désespéré, fanatique. Mais à l’inverse du cadre pendu au radiateur, la faute n’incombe pas à soi-même (eux, les nazis) mais aux ennemis, aux communistes, aux juifs… Bref, le problème reste racial.
À la fin des années 30, après des années de propagande où le « juif » était montré comme l’ennemi à abattre, où la défaite de 1918 était encore trop douloureuse, où une utopie raciale était reprise, conceptualisée et intronisée dans les têtes, les nazis avaient soifs de réussite. Ils avaient soif de leadership. Et en 1945, lorsque les « autres peuples » défonçaient et humiliaient les Allemands une nouvelle fois, beaucoup se sont peut-être demandés : n’est-ce pas la claque de trop, la preuve que le racialisme ne fonctionne pas, que tout cela n’est qu’une histoire de croyances ?
Dans La Chute, on voit Hitler qui accuse tout le monde ; de l’armée jusqu’aux généraux, en passant par ses anciens amis (aujourd’hui traitres) et son peuple Allemand, il vocifère, crache, éructe : c’est la faute de ceux en qui il avait confiance ! Contre les Allemands, il dénonce leur faiblesse. Cette attaque est l’aveu mal avoué d’une incohérence, voire la révélation d’une imposture, d’un mensonge. Face à l’évidence, face à la destruction de son empire, Hitler se détache de sa grille analytique raciale et biologisante pour plonger dans une hallucinante mauvaise foi. La race germanique est bien la plus forte, la plus grande, mais pas cette fois… C’est la faute aux Allemands, et non pas au führer puisqu’il avait des ambitions et des qualités que son peuple et sous-fifres n’avaient visiblement pas ! En bref, jusqu’à la fin, Hitler attribue la défaite à des questions raciales, incohérentes, donc, puisqu’il promettait dix ans avant une utopie raciale totale, inévitable tant elle était programmée et guidée par le führer. La victoire était à portée de main, tout paraissait si fluide.
Hitler ne pense pas à travers la notion d’Empire, de racisme, de violence menant à la violence, de guerre menant à la guerre, ou de « contrat de la guerre ». Il pense par sa petite doctrine fascisée et fascisante, inhumaine, absurde, violente, incohérente, mensongère, et donc vulgaire et mauvaise. Il n’est ici ni question de bien ou de mal, mais de lien avec la réalité de nos affects, de nos émotions et notre construction : la violence n’est pas soutenable. Ça n’est pas parce qu’elle traverse l’histoire qu’elle est dans nos gênes. Tout cela est plus complexe. Et les fascistes disent le contraire : nous sommes des animaux, nous devons tuer, conquérir, violer, puis prospérer. Que le meilleur gagne.
Lors de mes recherches sur la guerre des nazis à l’Est (notamment les Einsatzgruppen) j’ai été saisi par ce grand paradoxe qui jonche1 l’histoire des sociétés humaines. Postulat : la guerre est vendue comme nécessaire par des systèmes économiques et politiques qui prônent l’écrasement de l’autre à travers ce que nous pouvons aujourd’hui appeler un darwinisme social. Problème : l’expérience du terrain, c’est-à-dire l’écrasement des autres par des moyens militarisés (ou non), est à proprement parler, et sans exception, inhumain. Pas au sens d’une nature humaine mystifiée, mais inhumain au sens où l’être humain n’est assurément pas fait pour encaisser autant de violences, autant de souffrances. Même les plus « endurant·es » psychiquement, que ce soit les soldat·s les plus lobotomisé·s par les idéologies guerrières, ou ceux/celles désinhibé·es dans leur rapport à l’autre, reviennent des guerres changé·es, métamorphosé·es. Il y a l’acceptation de la violence, mais surtout l’accoutumance à cette violence.
Composés d’hommes, les Einsatzgruppen enchaînaient les massacres. Certes. Et ils se montraient atroces, certes. Mais beaucoup buvaient, se droguaient, fumaient, inventaient des jeux macabres qui leur permettait de se décoller de la réalité, de supporter ce qui est invivable, à savoir le meurtre par balles de femmes, d’enfants, d’hommes, et ce, à la chaîne. Théoriquement, en tant qu’animal aux tendances empathiques, tuer l’autre sans rien ressentir ne peut qu’advenir grâce à une totale déshumanisation de l’autre. Et pour sûr, déshumaniser entièrement un groupe humain est absolument impossible. Même en comparant les juifs à des rats, des bêtes, à des structures bactériennes, leurs cris de souffrances restaient insupportables pour beaucoup de bourreaux, du moins au début, avant la désinhibition, ou plutôt la déshumanisation aidée par les substances et le détraquage des esprits.
Aujourd’hui, les discours visant à déshumaniser des groupes humains (on pense aux discours sur les gazaouis fabriqués par des dominants israéliens racistes, violents et guerriers) ne peuvent pas totalement fonctionner. Ou plutôt : la déshumanisation peut être effective et efficace lorsque les personnes ne se confrontent pas à l’autre, et encore moins à la souffrance de l’autre. Mais sur le terrain, les choses sont différentes ; les juifs·ves et leurs cris, leurs souffrances, leur sang, leur imploration, leurs résistances parfois, tout cela avait le goût des sentiments humains, des émotions humaines. Impossible de rester impassible, hormis si l’on est un psychopathe ou le plus fanatisé des fanatisés, sadiques inclus.
Dès lors, ce paradoxe prouve que ceux qui appellent la guerre et l’extermination des autres oublient (ou feignent d’oublier) que cela n’a rien de normal, de rationnel. Assassiner en masse ne peut être qu’un projet impossible à encaisser psychiquement à l’échelle individuelle. D’où les chambres à gaz, d’où la délégation de la gestion des corps aux Sonderkommandos, d’où l’assassinat à rythme d’usine.
Les idéologies meurtrières se basent d’abord sur des idées fabriquées par des personnes bien au chaud de par leur statut de dominants, qui ne sourcillent pas car ils n’ont pas à supporter la violence qu’ils fabriquent.
« Civil War » – 2024 (une photographie prise par un des personnages dans une séquence clé du film)
Après avoir visionné Civil War (2024), le film où deux photographes de guerre arpentent les États-Unis durant une guerre civile où s’affrontent l’état et des miliciens patriotes – probablement d’extrême droite – j’ai été frappé par le côté programmatique du film. Tourné après la tentative de coup d’état des supporters de Donald Trump2, le film pose un constat simple mais fort : c’est l’armement du pays, son gavage aux idées patriotiques et sa propre construction mythologique qui mène à sa perte, et donc, à son suicide. Autrement dit, les miliciens du film deviennent plus patriotes que ce que la patrie leur demandait.
Dans Civil War, c’est le patriotisme qui crève la patrie. Et au-delà de cette réflexion conceptuelle, il y a les morts du film, nombreux·euses, victimes d’un système qui encourageait la violence structurellement. Au sein d’un pays où les armes circulent partout, où les discours protectionnistes et ultranationalistes se diffusent massivement, où la peur-fantasme d’une « guerre civile » colonise en ce moment même les esprits, il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’une guerre civile tue, assassine, domine une partie de la population américaine. Dans le film, c’est ce déchaînement de violence encouragé par les supporters néo-fascistes qui détruit les autoritaires au pouvoir3. Civil War saisit très bien la façon dont la violence est culturelle et ancrée dans l’esprit des américains. Et il montre très bien que les discours de haine s’annulent ; sans divulgâcher la fin, c’est bien le mal qui tue le mal, dans une sorte de cercle vicieux où la violence se reproduit puisque violente, mais se suicide puisqu’invitant tout le monde à la violence. Pourtant, ce n’est pas un état de fait. Couper la violence est un choix politique, peut-être plus simple à écrire qu’à faire, mais quand même. Il y a une part de volonté, de choix, de décisions collectives à mener. La politique est changeable.
Conclusion
Grâce à sa lecture de Michel Foucault, le philosophe Alain Brossat4 aide à comprendre :
« … » la politique nazie trouvant son débouché « naturel » dans la guerre, se trouve réactivée et en quelque sorte absolutisée cette figure ancienne de la mort : la guerre sera ce lieu où non seulement sera visée la destruction des autres races, mais aussi où le nazisme exposera « sa propre race au danger absolu et universel de la mort »5 . D’où ce paradoxe, soulevé par Foucault : plus une société fonctionne à la biopolitique, et plus elle est tournée vers la mort « … » L’absolutisation du bio-pouvoir débouche sur ce projet d’un affrontement total et définitif avec toutes les autres races, et dont l’enjeu est la vie ou la mort. C’est en ce double sens, dit Foucault, que l’État nazi « absolument meurtrier et absolument raciste » devient un État absolument suicidaire. »
Cet extrait soulève cette tension entre volonté de vie et de mise à mort, fantasmes et destructions. Par la suite, Brossat continue de citer Foucault qui écrit 6 à propos de « L’ordre Néron »7, un décret signé par Hitler le 29 mars 1945 où ce dernier ordonne la destruction des infrastructures allemandes pour empêcher leur potentielle utilisation par les forces armées qui rentraient en Allemagne. Cet ordre n’a été que très partiellement exécuté, mais il résume à lui seul le pouvoir d’Hitler, ou du moins la performativité du pouvoir, et surtout, sa volonté autodestructrice. D’autant que si l’ordre avait été totalement honoré, l’Allemagne aurait encore plus souffert de la défaite face aux « alliés ». C’était une nouvelle pièce dans le suicide du nazisme.
« Autodestruction », « suicide », les mots utilisés plus hauts se réfèrent à un langage presque psychanalytique tant il paraît rendre la critique du fascisme interne et intime. En réalité, la réponse n’est pas à trouver dans la psychologie sociale ou la psychanalyse, peu utiles pour analyser des processus de masse comme ceux qui sous-tendent et fabriquent les fascismes. Il est préférable de subsister à l’analyse micro une analyse macro orientée vers les phénomènes politiques et leur interconnexion avec les phénomènes sociaux. En l’occurrence, le fascisme comme mise en suicide d’une société n’est que le résultat d’une politique basée sur la violence, la mort de l’autre et l’exclusion.
Conquérir c’est risquer de perdre. Tous les empires tombent.
Aujourd’hui, l’apparente prospérité du temps-économique capitaliste n’est qu’un leurre, un espace-temporel déformant qui résulte de plusieurs siècles de colonisation et d’exploitation de personnes infériorisées et violentées. Je reste persuadé que l’occident fascisé signe son arrêt de mort rapide. Et pas qu’avec l’effondrement d’un système gangréné par le fascisme ; il y a le risque que le fascisme mène à l’assassinat de populations ethnicisées depuis des années par des dominants islamophobes, avides de reconduire l’antisémitisme d’antan en défouloir contre les migrants, musulmans et arabes. Le fascisme d’aujourd’hui est tout aussi dangereux que celui d’hier, tout aussi pernicieux, et l’utopie qu’il propose ne mènera à rien hormis à la mort des autres, et ensuite la mort de soi-même – soi-même étant ce « peuple » tant vanté par l’extrême droite.
Ce que nous rappellent des films comme La chute ou Civil War, c’est que la violence peut s’enrayer. Et ça n’est pas une douce rêverie, mais bien un modèle de société à défendre. Car ceux qui arborent la violence comme résolution aux choses philosophiques (si c’est la loi du plus fort alors il n’y a aucune autre pensée que celle qui consolide la domination des autres) mènent nécessairement leur société au chaos, à la violence, et donc, tôt ou tard, à l’autodestruction. Le tout dans les pleurs des personnes endeuillées et meurtries.
À relativiser notamment grâce aux travaux de David Graeber et David Wengrow, lire « Au commencement était… » (2021, éditions Les Liens qui Libèrent) ↩︎
À préciser que le camp politique du président n’est à aucun moment mentionné dans le film, mais depuis des années et des années, la doctrine gouvernementale états-unienne ne change pas beaucoup ; les mêmes violences se reconduisent, les mêmes problématiques violentent le pays. Certains présidents coulent le pays, d’autres le coulent un peu moins. Les gouvernants qui se succèdent ne changent pas le goût de la soupe, et certains la pourrissent plus que d’autres. ↩︎
« L’Épreuve du désastre – Le XXè siècle et les camps » Alain Brossat, 1996, éditions Bibliothèque Albin Michel Idées↩︎
Michel Foucault : « Faire vivre et laisser mourir : la naissance du racisme » (cour prononcé en mars 1976 au Collège de France), Les Temps modernes, février 1991 – Cité dans « L’épreuve du désastre » d’Alain Brossat ↩︎
Il y a une erreur de Michel Foucault : il cite le « telegramme 71 », qui n’a rien à voir avec les derniers ordres d’Hitler. Foucault semble vouloir parler de « l’Ordre Néron ». ↩︎
Entre guillemets car ce nom a été donné plus tard notamment par les historiens·ennes, mais ne trouvant pas assez de sources à ce sujet, je ne peux juger de sa pertinence. Cependant, je trouve ce nom approprié d’un point de vue historique, et explique la volonté destructrice d’Hitler, même contre sa propre cité et son « peuple » dont il vantait tant le lien si mystique. ↩︎
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