Les intellectuels parisiens1 pensent ce qu’ils pensent et font ce qu’ils font parce qu’ils s’inscrivent dans une tradition de mise en représentation de soi spécifique au champ intellectuel parisien. Autrement dit, le penseur qui se veut critique et discursif est aussi, d’une certaine manière, quelqu’un qui reproduit assez réactionnairement la mise en scène de la vie quotidienne et du parcours professionnel propre aux intellectuel·les parisien·nes, ou autrement dit, à la bourgeoisie intellectuelle.
Le café de Flore symbolise parfaitement cette mise en scène. Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre étaient probablement les représentants de la « culture des cafés », ce style de vie alliant création artistique et philosophique et rencontres entre personnes « intellectuelles » dans des cafés situés dans les quartiers de la bourgeoisie culturelle.

Édouard Louis, l’héritier
Admirateur de certains textes et travaux d’Édouard Louis, j’ai pourtant toujours été frappé par l’image peu originale qu’il donne de lui-même : le parler, le style de vie et sa mise en récit ; tout respire une bourgeoisie culturelle recluse dans sa « rive gauche », celle d’antan, du 19ème et 20ème siècle. Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que les transclasses2 comme Édouard Louis se réinventent dans le moule d’une bourgeoisie culturelle parisienne extrêmement circonscrite, modelée, prévisible. Édouard Louis parle très bien3 de ce défi qu’a le transclasse issu des classes populaires : il doit, s’il veut changer de classe sociale et rejoindre des classes plus proches de la bourgeoisie, changer son paraître, sa culture, sa manière de parler, son style, etc… En bref, changer de manière consciente.
Édouard Louis s’est construit en tant qu’intellectuel bourgeois. Il n’a pas hésité à s’autocritiquer, mais il reconduit finalement, à travers cette façon d’épouser l’éthos bourgeois, une domination. Son parler, son capital culturel et son corps sont devenus des instruments de distinction. Même si son habitus est clivé, il est dorénavant un représentant de la bourgeoisie culturelle.
En fait, ce n’est pas nécessairement un problème, d’autant que cela reste inévitable dans une société structurée par des différences et oppositions de classes. On n’échappe pas à son style social, surtout dans des sphères aussi circonscrites. Du côté d’Édouard Louis, je le défends et l’apprécie dans sa manière de proposer une déconstruction du mythe méritocratique tout en mettant sur papier des récits émancipateurs qui, à titre personnel, me sont très utiles.
Mais lorsque je vois des intellectuels de gauche se projeter dans Sartre ou Beauvoir et décider de faire de Paris leur fief, je ne peux m’empêcher de me demander : ne serait-il pas intéressant de dépasser ces modes de vie qui, finalement, reproduisent une bourgeoisie intellectuelle parisienne qui arpente les mêmes lieux depuis des années ? Ne serait-il pas intéressant de désaxer la vie parisienne, de changer d’arrondissement voire de ville ? Et au-delà, de ne plus fréquenter des cercles qui confortent dans ce style de vie bourgeois amenant contradictions et potentiellement, compromissions ?
Je reste au stade interrogatif car je n’ai aucune leçon à donner à Édouard Louis ni à qui que ce soit d’autre, mais je pense que ces interrogations sont importantes car elles posent une question essentielle : quel rôle peuvent jouer les intellectuels dans la destruction de notre société de classes ? Et je parle au-delà de leurs écrits, souvent importants et participant à un mouvement qui les dépasse. Je parle avant tout de leur style, de leur manière de faire.
L’amour de l’art
D’abord, je pense qu’il est utile de convenir que porter un discours sur la violence sociale tout en reproduisant les codes de ceux qui violentent socialement les autres est contradictoire. Je pense qu’Édouard Louis est au courant de ces choses-là, mais ne serait-il pas temps d’être en rupture avec l’image de l’intellectuel parisien, de reconstruire un éthos de l’intellectuel différent et neuf ? Car cette image qu’Édouard Louis donne de lui-même et le mode de vie qu’il a décidé d’adopter participe à exclure certaines personnes des discours qu’il propose, pourtant très accessibles et très clairs. Ce qui se pose, c’est l’accessibilité des œuvres et donc, des idées.
Comme l’expliquent Pierre Bourdieu et Alain Darbel dans L’Amour de L’art, les objets culturels ne peuvent devenir totalement accessibles à tous·tes qu’à condition de briser les systèmes de classes et d’exclusion qui structurent nos sociétés. Dire que l’accès à l’art ou à la « culture » est inégalitaire ne revient pas à dire que les classes dites populaires sont stupides ou non-cultivées : c’est faux. Mais il faut dire que le champ littéraire est globalement excluant, d’autant plus lorsqu’il touche à des sujets liés à la politique. Dès lors, si les structures de classes empêchent la circulation des œuvres et de leurs idées, que faire ?
Eh bien casser ses propres codes, réinventer de nouvelles manières de diffuser l’art, rendre accessible des récits émancipateurs. Et c’est ce qu’Édouard Louis essaye de faire, du mieux qu’il peut, mais une barrière ne s’est-elle pas dressée entre le discours qu’il porte et la façon qu’il a d’incarner ce discours ?
Changer, mais comment ?
Dans son livre Changer : méthode, Édouard Louis explore de manière troublante la transformation de son hexis corporelle (l’externalisation de l’habitus selon Bourdieu) lorsqu’il était adolescent et jeune adulte. Le livre est troublant car il dévoile le mensonge inhérent à nos fonctionnement sociaux, c’est-à-dire que nous faisons constamment passer pour naturels des comportements qui n’en sont pas, des façons d’être absolument pas innées.
La seule critique que j’ai à formuler concernant son livre, c’est qu’il ne pose pas la question de l’intérêt même de ressembler à un bourgeois. Car en effet, Édouard Louis est aujourd’hui, malgré son discours, un pur produit « esthétique » de cette bourgeoisie. C’est-à-dire qu’au même moment où il critique les politiques économiques d’Emmanuel Macron, Édouard Louis s’habille, parle, se comporte comme un écrivain, ou du moins l’image inconsciente que nous avons de l’écrivain dans ses représentations médiatiques. Et les écrivains bourgeois ne sont que trop rarement discursifs, oppositionnels, critiques. Dès lors, il propose un discours non-cohérent par rapport à sa façon de le transmettre. Et il peut difficilement échapper à ce piège social. Je le sais. De plus, stratégiquement, j’imagine qu’il fait cela pour transmettre ses idées à celles·eux qui s’identifient à son phrasé, c’est-à-dire justement les petits bourgeois ou bourgeois de droite, qui ne pensent pas les choses qu’Édouard Louis pense. Sa posture est en quelque sorte un cheval de Troie. Et c’est assez intéressant. Mais que dire alors de l’image renvoyée à celles·eux qui n’appartiennent pas à ces classes sociales ou à l’entre-soi parisien ? Car le problème subsiste : les différences de classes transpirent et se reconduisent par le dispositif médiatique et, de facto, par la façon dont celles·eux qui répondent à ce dispositif se montrent et se mettent en scène. Si je vais au bout de ma critique portée contre les intellectuel·les de gauche, je les critique alors qu’iels sont bloqués dans leur posture et leurs paradoxes.
Enfin… pas tout à fait.
La reproduction, c’est pas que chez les prolos (fin et ébauche de propositions)
Les écrivain·es de gauche, ou du moins certain·es, se retrouvent aujourd’hui dans les mêmes lieux qu’arpentaient les grand·es penseurs·euses du 20ème siècle. Ils y vont pour écrire des textes qui cherchent à reproduire l’importance des grands textes du passé, ou du moins leur ambition. Et il en existe, des grands textes de cette époque-là. C’est indéniable. Mais à travers cette copie du style Beauvoir/Sartre, n’y-a-t’il pas la volonté de recréer les années Beauvoir/Sartre ? Car l’ambition théorique cache aussi l’ambition personnelle. Car derrière la vie d’intellectuel ou d’artiste, il y a les avantages liés à cette vie.
Et au-delà du travail intellectuel, vouloir ressembler à celles·eux que l’on admire, n’est-ce pas valider leur mode d’existence et de mise en représentation de soi, par ailleurs parfois questionnable et problématique ? L’admiration mène trop souvent à oblitérer les choses désagréables4 et c’est important de s’en souvenir, surtout pour des figures aussi ambiguës et polémiques que celles des années 60/70/80/90.
Ce que j’aimerais proposer, c’est que le premier combat devrait être de sortir de ces lieux, de créer des intellectuels qui vont au contact d’autres publics que ceux qui sont parisiens et issus de la bourgeoisie culturelle. Évidemment, certains le font, mais je pense que ce n’est pas une pratique récurrente. Même lorsqu’elle est menée, il existera toujours un écart, un creux, entre ces intellectuels et les personnes extérieures à ces sphères. Il y a une vraie question derrière ces enjeux et constats, et je pense que les balayer d’un revers de la main est au mieux inconséquent, au pire lâche.
Ne faudrait-il pas d’abord modifier son paraître, son existence corporelle, sa façon de se comporter, de parler, et surtout la manière de traiter ses sujets, de les diffuser et de les défendre ? Peut-être faut-il, en fait, briser cette figure de l’intellectuel parisien.5 Pas dans une démarche d’anti-intellectualisme — je suis convaincu qu’il faut des intellectuel·les en France, des personnes qui travaillent la pensée et travaillent en pensant, de manière à proposer de nouvelles manières de penser et donc d’agir, voire d’agir tout court — mais dans une volonté de chercher à ne pas trop jouir de sa position sociale. Et jouir de sa position sociale ne se réduit pas à l’aspect économique : cela peut aussi être reproduire cette façon de s’approprier soi-même un héritage culturel, même indirect. Car quoi qu’en disent parfois ces intellectuel·les de gauche, leur position sociale est confortable, notamment et surtout par le prestige tout particulier dont ils jouissent, dans le sillage de l’admiration portée à Beauvoir, Sartre, Deleuze, Foucault, Bourdieu, Althusser, Levi-Strauss, etc… Et même lorsqu’iels luttent sur le terrain, rejoignent des collectifs, participent à des actions politiques, iels sont toujours ramené·es à cette existence bourgeoise qui rentre en contradiction avec leurs actions politiques concrètes. Édouard Louis semble avoir toujours essayé de rendre poreuse cette posture entre l’écrivain intellectuel qu’il est et le militant politique qu’il est aussi. Mais je pense que ce n’est pas suffisant, qu’Édouard Louis et ses semblables peuvent aller plus loin.
- Entendons-nous ; hormis quelques exceptions, les penseurs parisiens étaient (et sont encore aujourd’hui, bien que cela change) majoritairement des hommes, qui plus est blancs. Des exceptions existent, mais il faut rappeler la misogynie de l’époque, l’exclusion des femmes hors des cercles d’hommes, et plus globalement la structuration de la société qui empêchait beaucoup de femmes d’entrer dans ce cercle fermé des intellectuels. ↩︎
- Individu partant de sa classe sociale d’origine pour passer dans une autre, souvent – dans sa perception médiatique et commune – dans un mouvement ascendant. Lire à ce propos les travaux de Laélia Veron, Didier Eribon et Chantal Jacquet, offrant des analyses intéressantes et parfois contradictoires de ce qu’est un·e transclasse (ou transfuge chez certain·es). ↩︎
- « Changer : méthode » Édouard Louis, 2023 ↩︎
- Je ne vais pas faire une liste ou procéder à un « cancel » des personnalités de gauche du 20ème siècle ; j’estime qu’il faut garder de leur passage sur terre les avancées qu’ils ont pu proposer et les outils théoriques qu’ils nous ont légués (tout en restant critique, évidemment). Mais je pense aussi qu’il ne faut jamais idolâtrer qui que ce soit, ne jamais se rêver dans les pas de personnes décédées ou même vivantes. Dès lors, comment admirer celles·eux qui ont signé la pétition de Matzneff dans les années 70 ; ceux qui étaient racistes ; ceux qui ont violé ; ceux qui usaient de leur pouvoir pour coucher, parfois avec des mineures ; ceux qui ont été aveugles quant aux agissements de gouvernements violents ; ceux qui ont commis de graves erreurs théoriques ; ceux qui se sont alliés aux fascismes… Les casseroles sont nombreuses, et il est presque impossible d’être satisfait de la posture des intellectuels du 20ème siècle à cause de ces zones d’ombres souvent violentes et pas du tout rares ni isolées. ↩︎
- Je suis par exemple frappé par la figure de Benoît Coquard, sociologue absolument passionnant au phrasé unique dans le champ sociologique ; il parle comme aucun ne parle, c’est-à-dire parfois avec une vulgarité (du point de vue des bourgeois) qui brise sa figure de sociologue, ou du moins la figure que l’on s’imagine du sociologue. Ses origines sociales (c’est-à-dire hors de Paris, dans un milieu détaché de la bourgeoisie culturelle) n’ont pas été trop effacées, et il défend un mode de vie hors du parisianisme qui selon-moi corrompt trop souvent la pensée. Et l’idée n’est pas ici de fantasmer une « France périphérique » qui produirait un mode de vie « pur » et plus intéressant que celui proposé à Paris ou dans les « grandes villes » mais dire qu’il est possible de délivrer un discours discursif et critique auprès des publics favorisés socialement voire dominants tout en restant crédible et accessible, écoutable par des fractions défavorisées socialement et rester intègre – ne pas trahir… ↩︎



Laisser un commentaire