« Les parents de Cléo n’étaient pas ce que Lara appelait des précaires. Mais ils étaient agrippés à leur vie, à leur travail, comme à une faveur qu’on leur eût accordée. Les conversations à table s’achevaient presque systématiquement sur un c’est comme ça. Ils la préparaient à ce que rien ne se produise jamais. » Lola LAFON, Chavirer (Actes Sud, 2020, p.191)
Enfin bon… c’est comme ça. Lors des repas ou de nos discussions centrées sur des sujets de société, c’est-à-dire des sujets qui la concernait elle, et par extension, moi, elle terminait toujours par cette sentence plus que négative. Cependant, et parce qu’il est important de l’écrire, cette conclusion était toujours précédée d’un regard vif et juste sur la société française. Que ce soit la suppression d’aides pour les personnes précaires, l’extraordinaire violence des politiques sociales portées par la droite, le racisme ou la violence de la police, ma mamie voyait ce qui n’allait pas.
Je remarque que j’écris au passé alors que ma grand-mère, encore vivante, n’a pas plus tard qu’il y a un mois encore dit, après que je lui parlais de mon salaire minable et du prix des loyers à Paris qu’enfin bon, c’est comme ça, que veux-tu… À l’aune de mon actuelle conscience politique, je perçois toute la tristesse derrière cette phrase. Car au-delà d’être triste, elle marque une conclusion à une pensée qui pourrait s’étendre en illustrant l’extraordinaire résignation qu’elle subit lorsqu’elle accepte les choses telles qu’elles sont.
Je pourrais analyser cette façon de parler et penser avec mon histoire familiale, mais ce serait trop révéler de notre intimité. À la place, je veux dire que non, les choses ne sont pas comme ça, que tout peut changer, que rien n’est marqué dans le marbre. Ce que les dominants veulent, c’est justement cette tétanie, cette façon désespérée de déplorer le monde tout en le subissant dans son extraordinaire injustice, son effroyable force gravitationnelle. Comme l’écrit Sandra Lucbert :
« Un ordre social ne dure qu’à proportion de c’est ainsi. C’est ainsi : il y a des riches et des pauvres, des qui peuvent étudier – d’autres pas ; il y a des gens qui vont se « confiner » au plein air de l’île de Ré – d’autres qui étouffent à cinq dans un deux-pièces à Saint-Denis ; des qu’on ne contrôle pas – d’autres qu’on tabasse à mort. C’est comme ça n’existe pas dans sa langue, et s’il exprime en fait le triomphe d’un groupe sur les autres, il parle tout le monde comme si tous y gagnaient également »1
La sentence est cruelle. Comme si le monde était figé, condamné à n’être que cette prison d’eau et de terre. Un endroit où les personnes seraient condamnées à souffrir pendant que les ordres politiques brutalisent, dépossèdent, aspirent la force vitale des êtres pour nourrir son expansion. Non, mamie, le monde n’est pas comme ça. Dit autrement, c’est pas comme ça que ça va se passer.
- Sandra LUCBERT, Le ministère des contes publics, Ed. Verdier, 2021, p. 39 ↩︎




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