Le pouvoir en tant que gouvernementalité des vivants est construit, façonné, théorisé et appliqué par des humains. Ces personnes, donc, n’ont rien d’un pouvoir abstrait, non discernable, opaque. Le pouvoir les traverse, les transcende, dirige certaines de leurs décisions et délimite leur champ d’action, mais les acteurs du pouvoir sont bien vivants.
Ils ont un cœur, des émotions, et même des attachements, des affects positifs, de l’amour. Rien de candide à écrire cela ; pour comprendre le pouvoir, il faut comprendre que ceux et celles qui l’exercent son éminemment vivant·es.
Le film Vice (2018) illustre parfaitement cela. Ce biopic du vice-président Georges W.Bush (États-Unis, 2001-2009) est selon-moi1 le plus brillant des films sur le monde de la politique. Je pense que le film décrit parfaitement bien la vie intime et personnelle de Dick Cheney tout en dressant des ponts avec sa carrière politique. Narrativement, il y a donc une alternance entre les arcanes du pouvoir et les arcanes du cœur. Ce cœur de Cheney, par ailleurs malade à cause d’une défaillance cardiaque, dirige la narration du film.
« Tout pour la famille » qu’il disait
Dick et Lynne Cheney ont deux filles, Mary et Liz. Dans une séquence de coming-out de Mary – assez puissante par la façon dont le film l’inclut dans son rythme narratif – Dick accepte l’homosexualité de sa fille, contrairement à Lynne, elle plus soucieuse des retombées politiques de cette annonce. Finalement, Mary est acceptée pour ce qu’elle est. Dick se montre très à l’écoute de sa fille, et ira même jusqu’à (devoir ?) rayer de ses ambitions la présidence par peur de devoir se justifier par rapport à l’homosexualité de sa fille.
Fin du film, fin de parcours professionnel pour Dick, évincé du pouvoir après l’élection d’Obama. Ses attaques au cœur se multiplient, il doit être opéré d’une greffe de cœur. Dans une séquence extrêmement puissante du point de vue de ses implications politique et de son montage (alterné, complètement éclaté temporellement) Dick Cheney doit trancher : sa fille Liz se présente au Sénat en 2013, mais pour que sa campagne fonctionne, elle doit s’opposer au mariage homosexuel. Elle dira cette phrase, qui provoquera un drame familial « Je crois que c’est une question qui doit être laissée aux États. Je crois à la définition traditionnelle du mariage. »
Aucune source officielle ne corrobore la thèse du film selon laquelle Dick Cheney et Lynne auraient conseillé à Liz de prendre cette position pour gagner les élections. Cependant, ils ont publiquement soutenu Liz dans ce choix politique, en expliquant que Liz était très respectueuse de sa sœur.
Voilà pour l’histoire, et c’est horrible.
Selon Vice, la politique est toujours l’affaire d’intérêts personnels situés. On fait de la politique par rapport à ses intérêts de classe (Dick a lancé la guerre en Irak notamment pour ses liens avec la société parapétrolière Halliburton), à ses intérêts personnels et familiaux (il s’enrichit grâce à ses choix politiques) et ses intérêts de classe (il soutient publiquement sa fille Liz dans un choix allant ouvertement contre les intérêts de sa fille Mary).
Ici, les intérêts familiaux sont pourtant moins forts que l’intérêt à se faire élire au sénat et perpétuer le nom « Cheney » dans les institutions états-uniennes. Alors que la famille Cheney avait toujours soutenue Mary en tant que ce qu’elle était, c’est-à-dire lesbienne, la famille ne soutient plus cette position (familiale et de facto politique vu leur ancrage dans la vie médiatico-politique) pour soutenir des intérêts familiaux, et donc, des intérêts lié à l’obtention d’un capital politique.

Un plan montre Mary s’effondrant en larmes, image tout de suite coupée par des photos et vidéos montrant très directement l’effet qu’a eu Cheney sur la vie des États-Unis, mais aussi (du coup) sur sa fille Mary. Le tout est superbement entrecoupé par une opération du cœur que subit Dick. Mary éructe, pleure, Lynne lui dit au téléphone qu’elle doit se calmer puisqu’elle en pleine « crise d’hystérie ». Dick, lui, a fait ce qu’il avait à faire. Il a sauvegardé ses intérêts, ce qu’il a toujours décidé de faire. Tant pis pour sa fille, tant pis pour les milliers d’irakiens·ennes assassinées par la guerre. En fait, Dick Cheney a tout torpillé. Et cela lui est très personnel. Grâce au montage rythmé par la sublime musique de Nicholas Brittell, la séquence fait se rejoindre le désastre climatique, la montée de la pauvreté aux États-Unis, les victimes de la guerre en Irak, les violences liées à la torture, et ce drame intime, familial, personnel. Ce qu’il y a de puissant, c’est que ce drame à l’échelle intime est important. Il raconte beaucoup sur Dick Cheney, et plus globalement sur la façon dont le pouvoir façonne (symboliquement) les cœurs. Tout est sur le même plan : Dick Cheney façonne le monde à partir de ses décisions, surpuissantes grâce à la théorie de l’exécutif unitaire et ses manigances washingtoniennes.
La politique par l’ancrage
Je repense au documentaire Debout les femmes !. L’histoire est simple : François Ruffin travaille sur une proposition de loi à propos des métiers du lien, les métiers du « care », à savoir des métiers extrêmement précarisés. On y suit notamment des auxiliaires de vie sociale, qui se battent pour la dignité des personnes qu’elles aident, mais aussi leur dignité, piétinée par des années de décisions politiques droitières se fichant du sort de ces travailleuses·eurs. D’autres corps de métiers sont représentés, tous détruits de l’intérieur par les politiques d’austérité économique et d’exploitation. Dans cette mission, Ruffin est assisté par Bruno Bonnell, un député LREM assez violent et vulgaire, globalement anti-pauvres ; en bref, un pur macroniste de son temps. Pourtant, on comprend vite que Bonnell est en phase avec les personnes qu’il rencontre. Et ce n’est pas un hasard ; dans une séquence assez belle, il explique avoir eu un enfant atteint de leucodystrophie, une maladie assez grave et provoquant un handicap sévère. Pour s’occuper au mieux de son fils, il avait du faire appel à des personnes pour l’aider. Son fils est décédé des suites de cette maladie.
En bref, sa connaissance du milieu, l’impact émotionnel que cet évènement a eu sur sa vie a poussé Bonnell a être renseigné sur le sujet qu’il avait à explorer. On suppose que cet épisode de sa vie l’a profondément affecté, mais c’est justement par cet affect que Bonnell est devenu compétent et surtout juste.
Ce que nous enseigne cette histoire, c’est d’abord la déconnexion des personnes dont le métier est de faire de la politique. S’ils ne sont pas cyniques et/ou à tendance sociopathique, les personnes qui travaillent dans le milieu de la politique ne connaissent que très rarement la réalité du terrain. Car il ne suffit pas de visiter une usine pour comprendre ce que c’est que de travailler en usine. Il ne suffit pas d’observer et d’entendre ses conseillers sur un corps de métier pour comprendre le désarroi face aux lois d’austérité néolibérales.
Bonnell, en défendant ce projet de loi, n’a pas défendu des intérêts, mais défendu un projet de société, un projet invitant à du respect pour les personnes violentées. Un projet stipulant que les personnes violentées ne devraient plus l’être. Qu’elles ne méritent (personne ne le mérite) de se faire cracher dessus avec un salaire minable et un manque de reconnaissance institutionnelle. Le choix de Bonnell est rare, surtout vu son camp politique. Son choix se situe au milieu d’une dizaine voire centaine d’autres choix qui contredisent la justesse politique de son soutien aux personnes issues des métiers du « care« . C’est une erreur dans la machine. Et sans naïveté, c’est probablement un choix qu’il fait avant tout avec le cœur. Il y a quelque chose d’intéressant à observer chez ces politiques qui, sur certains sujets, trébuchent, s’émeuvent, sortent de leur rôle de classe ou de parti. C’est assez beau à voir dans un système politique aussi corrompu, hypocrite et dégradant que le nôtre. Mais malheureusement, le côté bisounours de ce texte s’arrête ici : ceux·elles qui parlent et pensent avec le cœur sont rares. Pire, iels ne peuvent pas survivre dans un système politique invitant justement à répondre à des intérêts privés au détriment des autres. Un abattement du capitalisme est nécessaire pour permettre la construction d’un mode politique réellement démocratique, populaire et en en phase avec des réalités concrètes, le tout dans le respect des personnes.
- Je parle évidemment en mon nom, à partir de mes émotions et goûts personnels. Je n’ai aucune prétention d’objectivation. ↩︎



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