J’attends dans le hall d’entrée de l’agence France Travail. On va dire que je ne suis pas le plus mal loti ; même si je touche 700 pauvres euros par mois et que la CAF m’a coupé ses aides, je ne suis pas encore en mode survie. J’ai un parachute d’urgence. Sauf qu’ici, dans cette agence France Travail, des gens n’ont pas de parachute.
Il faut avoir été dans une agence France Travail pour comprendre et ressentir l’atmosphère qui y règne. Il y a comme une odeur d’intranquillité. Comme une cocotte-minute qui sifflerait à bas bruit. Lorsque l’on rentre et que l’on s’acclimate au lieu, tout est aménagé pour mener à un comptoir ; de ce comptoir prennent place deux ou trois agent·es, qui répondent aux questions et sollicitations des usagers. Ces derniers font la queue, et ce dès le matin tôt ; l’agence France Travail ferme à 13h15. L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt. Ou plutôt : l’avenir, sous la France macroniste, appartient à ceux qui se lèvent tôt, ravalent leur colère, s’habillent comme ils peuvent, s’arment d’une pochette cartonnée, traversent les rues, font la queue durant 45 minutes pour qu’on leur rabâche avec gentillesse ou agacement des formalités et des encouragements désespérés. Au bout du compte, le désespoir.
Ce qui m’a frappé en premier, c’est la discipline des corps. Debout et en rang, les usagers soumis à la recherche d’un emploi pointent docilement. Ensuite la délégation de responsabilité ; ils sont rendus responsables de leur avenir. L’individu est responsable. On l’accompagne et on l’aide, mais pas trop non plus. Ici, dans ce lieu hautement chargé émotionnellement, pas de psychologue pour prendre en charge ceux qui ne trouvent pas de travail depuis trois ans, ceux qui peinent à offrir des cadeaux à leurs enfants, ceux racisés qui se prennent refus sur refus. (Je ne sais pas si les agents ont accès à des soins psychologiques, mais j’espère. Sinon, comment supporter cette atmosphère et ce métier parfois si difficile, torpillé par l’État à chaque nouvelle budgetisation ?)
Ce jour-là, j’attends dans le hall de l’agence. Au comptoir, un homme hausse le ton. On le déplace dans un bureau adjacent pour limiter l’esclandre. Sauf que, magie des open-spaces translucides, on voit tout et on entend tout. L’homme est grand, vêtu d’une veste en cuir. Il semble épuisé. Il fait face à une conseillère, qu’il semble connaître depuis très longtemps. Il a la voix du désespéré, la voix de celui qui n’a plus rien à perdre et qui donc, par cette nouvelle configuration psychique, décide de s’enfoncer dans l’esclandre quitte à tout faire foirer. Il brise le dispositif de France Travail : maltraiter les gens suffisamment pour les pousser à travailler et se faire exploiter, sans pour autant les faire exploser. Sauf que ce monsieur explose. Je commence à comprendre le problème ; depuis maintenant deux mois, il ne perçoit son allocation. La fonctionnaire lui intime de se calmer. Et lui ne se calme justement pas. Un agent de sécurité protège l’agente. Le ton monte. Il accuse France Travail « mais pas vous, directement, madame… C’est eux qui me font ça, France Travail ». Je pense qu’il est sincère. Je pense qu’il n’est même pas en colère contre la fonctionnaire – même si c’est elle qui, à cet instant, sert de paratonnerre. Il dit quelque chose comme « c’est quoi ce pays où l’on empêche les gens de vivre correctement ? » et embraye sur Macron, les politiques, ceux d’en haut… On y est. Le monsieur a la haine contre ceux qui fomentent les politiques antisociales dont il est la victime. Il ne s’en prend pas à lui-même mais à l’institution. Le monsieur est légitime de penser ce qu’il pense. La tension monte. La fonctionnaire lui dit qu’avec ce ton et cette attitude, il n’arrangera pas sa situation. En un sens, elle aussi a raison. Quoi répondre d’autre ? Sa posture me semble bonne, d’autant qu’elle n’a pas le choix que de faire en sorte de défendre son intégrité corporelle. Je me dis la pauvre. Je me dis quel enfer. Je me rappelle mon métier d’AED, ces moments où j’avais peur qu’un parent-d’élève m’en colle une.
(Il en va sans dire que les fabricants de lois et restrictions en tout genre n’ont jamais à défendre leur intégrité corporelle face à des individus désespérés. Eux ne savent pas ce que c’est, et ils s’en foutent ro-yale-ment.)
Moi j’ai un fusil vous savez. Je vais revenir ici avec et on va voir.
Un cap a été passé. Assis sur ma chaise, j’ai un bouquin de Kafka à la main. Je suis bouche bée, et en même temps je me sens pitoyable. Pitoyable d’être ce petit-bourgeois qui tient un livre en attendant son rendez-vous alors qu’un homme menace une fonctionnaire. Bien pitoyable de ne rien faire. Car au milieu de l’assemblée, on dirait que personne n’entend ce qu’il se passe. En vérité, tout le monde est tétanisé. La tension sous-jacente aux agences France Travail a tressailli. La cocotte-minute siffle. Et moi je me demande si je dois me lever, si ça ne va pas encore plus énerver l’homme. Il finit par s’en aller. La fonctionnaire est secouée. Impassible voire amusé, l’agent de sécurité semble habitué à ces dérapages. La fonction première de cette administration étant de briser, ce sont des dérapages qui ne dérapent pas ; des dérapages contrôlés. Ces dérapages visent à créer un « évènement », un point de non-retour à ne pas atteindre. L’homme a basculé. Et le bourgeois réchauffé par des pantoufles dirait, debout sur son parquet en chêne massif « C’est pour ça qu’il faut pas laisser les gens sucer les mamelles de l’État : tu leur donne ça ils prennent ça« …
Il faut se rendre compte du degré de violence de France Travail, du poids qu’exerce cette administration censée aider, accompagner, mais qui à la place fragilise, empêche justement l’accès à cet ascenseur social qui n’existe définitivement pas.
Je suis au chômage depuis six mois. Je ne vais pas raconter ici tous les déboires générés par cette situation administrative et personnelle. Je ne vais pas détailler tous ces moments de désespoir au téléphone avec des conseillers eux-mêmes désespérés par leur métier. Tous ces moments à me sentir comme un piaf affamé et désœuvré à la recherche de la moindre miette, à devoir attendre qu’une main humaine me nourrisse. Une petite merde. Après cinq ans de loyaux services en tant que contractuel dans la fonction publique, je touche à peine de quoi payer mon loyer. Tu m’étonnes que des gens décompensent. Ce n’est pas leur faute. Il faut arrêter cette mythologie individualisante : si l’État respectait les « demandeurs d’emploi », ces derniers respecteraient ceux qui font tourner les agences France Travail.
C’est cette confrontation avec une violence du monde social à laquelle je ne suis pas habitué qui m’a amené à réfléchir aux institutions étatiques.
Il y a un argument solide concernant la police, un argument qui avait fait vaciller mes certitudes sur une institution que l’on adore haïr à gauche. Cet argumentaire disait que le refus éthique et moral des personnes de gauche à intégrer la police laissait logiquement la place à des personnes racistes, droitières, avec des pulsions répressives encore plus fortes et puissantes. Je ne me souviens plus du reste, mais voici ce que je pense : ce n’est pas la faute de la gauche si la police est aujourd’hui d’extrême droite, mais nous pouvons repenser notre rapport à la police.
Car moi-même je déteste la police. Pas les flics eux-mêmes, je ne les connais pas, je ne suis pas dans la catégorie de population ciblée par la police et ne suis jamais confronté à leur violence. Mais c’est bien l’institution et le formatage psychique qu’elle impose ; c’est ça qui est haïssable. Leur violence m’effraie et me met en colère. D’ailleurs, je ne pense pas que la catégorie de « violences policières » soit valide. Je pense que la police est violente, que l’action policière est de toute manière violente, et en tant que citoyen français, j’estime que cette violence ne devrait pas être générée par la police.
Cependant, j’ai l’intuition que la gauche se trompe dans ses méthodes d’opposition à la police ou plus globalement contre l’État. Entendons-nous : je m’insurge contre la police, et j’apprécie en parler avec mes ami·es, parfois pour me défouler face à cette violence qui me bouscule. Le problème, c’est que ce narratif du clivage, issu d’une haine causée par des violences infâmes et souvent racistes de la police, contribue au narratif policier. Car avant une manifestation, avant de « défoncer du gauchiste » le corps policier se constitue en défenseur du pouvoir, face à des ennemis du pouvoir. Là est la véritable fonction du corps policier : défendre matériellement l’État et la présidence de la république, tout en constituant l’opposition comme « son » « ennemie ». En bref : il y a le « eux », et le « nous ». Dès lors, dans cet état de guerre contre l’institution policière et la violence d’État, nous configurons nos luttes de la même manière que l’État la configure. Nous jouons le jeu voulu par l’État. Je ne vais pas ici faire de théorie révolutionnaire ou de guérilla car je ne suis ni qualifié ni intéressé par ces questions. Je ne vais pas non plus apporter de réponse déterminée ou de proposition de solution. Mais j’aimerais seulement dire qu’à partir du moment où nous nous plaçons dans l’illusio du « jeu » politique, nous empêchons nos luttes de produire des effets concrets sur le réel. Or c’est précisément par de nouvelles manières de lutter, à travers une réinvention critique de nos pratiques que nous pourrons déjouer le dispositif voulu et défendu par la police, à savoir augmenter les tensions pour augmenter sa propre violence. Il y a des méthodes pour contrecarrer cette logique, pas si implacable que ça finalement.
À la place je propose une expérience de pensée, assez contre-intuitive et provocatrice envers moi-même et mes propres dispositions/éthiques personnelles. Je m’imagine annoncer à mes ami·es vouloir devenir policier. Évidemment, mes ami·es s’insurgeraient. Et je les comprends : je m’en insurgerais aussi.
Maintenant, une autre expérience de pensée : si j’annonce vouloir devenir conseiller CAF ; mes ami····es réagiraient-iels avec autant de virulence ? Je ne pense pas.
Pourtant, je pense que la CAF produit autant de violence sur le monde social et contre les fractions les plus précarisées de la population que la police. Une violence autre, parfois symbolique, souvent d’ordre matériel, mais une violence tout de même. La CAF participe à une logique de violence sociale assez puissante et destructrice.
Alors il ne s’agit en aucun cas de minimiser la violence de la police : je suis le premier à savoir ce qu’il se passe dans l’ombre des commissariats. Bien que je sois privilégié et que je n’ai pas eu à vivre la violence et la peur que traversent les personnes racisées et précarisées, j’ai conscience de ce qu’il se trame. Je sais que des gens meurent sous les poings des flics. Mais ramener systématiquement la violence à cette institution revient à invisibiliser la façon dont les institutions d’État sont structurées. Et en l’occurrence, à l’heure où nous entrons dans une nouvelle ère du capitalisme, les institutions violentent de plus en plus, et ce à beaucoup de niveaux. L’enjeu est de briser les populations. Et ça marche. Personnellement, je me suis jamais senti aussi faible dans mon énergie militante que depuis ma traversée du chômage.
J’ai été pendant cinq ans assistant d’éducation dans un collège. Ça a été un travail aussi dur qu’important pour moi, où j’ai notamment appris l’autocritique et l’intégrité dans un contexte professionnel. Mais avant cette transformation personnelle, j’ai pu être violent avec des enfants. J’ai leur ai vociféré dessus, peut-être dit des choses dont ils se souviendront toute leur vie. J’aime cependant à me dire que je n’étais pas le pire dans cet établissement ; j’ai entendu/vu des horreurs, des choses absolument atroces. Des actions qui, si elles étaient filmées par un tier dans un contexte policier, feraient scandales. Sauf que non : faire du mal aux enfants est une logique institutionnalisée par/pour l’Éducation Nationale. Une logique acceptée, légitimée, même par les parents des élèves. Ces administrations ne veulent pas du bien. Dire l’inverse est une hypocrisie qui structure nos sociétés. Tout comme lorsque la police dit être au service des personnes. J’ai parfois honte d’avoir été assistant d’éducation. Honte d’avoir participé à cette institution perverse et hypocrite.
Nos actes sont parfois déterminés par un environnement régressif et délétère (exemple : lorsque j’ai au téléphone une conseillère CAF qui ironise sur mon niveau de ressource et me parle mal ; peut-être est-elle victime du système également ?) mais nos actions reflètent nos choix politiques.
(Nous sommes soumis à des forces sociales, mais notre appartenance à la gauche devrait nous pousser à pratiquer une autocritique transformatrice.)
Il serait faux et absolument faux de voir les policiers comme des victimes de leur institution, comme de simples bras armés d’une institution toute puissante. Des choix personnels peuvent empêcher des violences d’advenir. Il peut y avoir de la sédition dans la police. Des luttes internes qui rendent l’institution un peu moins violente. Ça arrive. Pas tout le temps, mais il est évident et logique que la police soit traversée de contradictions internes qui empêchent certaines exactions d’advenir.
Lorsque j’étais AED, j’ai décidé de mettre en place une éthique d’hygiène professionnelle. J’ai orienté ma pratique contre l’institution. J’ai refusé de faire certaines choses. Alors évidemment, le cours du monde n’en a pas été changé. Mais j’ai l’intime conviction qu’au niveau micro, des violences ont pu être évitées, des logiques institutionnelles désamorcées. Et je n’étais pas le seul : tout un tas de personnes se battent pour proposer une autre « pédagogie », de nouvelles manières pour communiquer autrement avec les « élèves », leur donner du pouvoir et des responsabilités et ne pas les considérer comme des choses. Ces propositions infusent lentement mais sûrement et enrayent des processus délétères. Là où il faut cependant être réaliste (pour ne pas décevoir des ambitions trop grandes) c’est sur les structures ; elles finiront toujours par rattraper et annuler les micro-résistances. Le respect des enfants est entravé dès lors qu’on leur demande de s’assoir pendant 8 heures toute une journée, qu’on ne leur donne aucune possibilité d’exister en tant que sujets, qu’ils peuvent à tout moment être jugés puis exclus… Dès lors qu’on les domine, en faite. Donc c’est avant tout contre les structures qu’il faut se battre. Mais des petites actions peuvent rendre le monde meilleur et des existences moins difficiles. Lorsque j’ai été AED, j’ai pratiqué tout un tas d’actions séditieuses qui sûrement, peut-être, ont enrayées quelques instants la machine.
(En tant que demandeur d’emploi, l’aide de certaines personnes officiant dans les institutions et leurs commentaires acerbes contre les politiques macronistes m’ont permis de garder la tête haute et d’affronter la machine administrative avec moins d’angoisse. Je les en remercie. Leur résistance et leur refus d’accepter l’ordre des choses est précieux.)
Au téléphone, plusieurs conseillers téléphoniques de la CAF m’ont expliqué qu’ils n’ont plus de prise sur la gestion des usagers de la CAF ; des algorithmes dopés aux intelligences artificielles font les calculs automatiquement, ce qui laisse de côté les techniciens de la CAF. Mon sort à la CAF est donc déterminé par des calculs automatisés. Et quand je demande aux conseillers téléphoniques de m’expliquer un retrait d’allocations, la même réponse arrive, limpide, défaitiste, à la manière du « il n’y a pas d’alternative » néolibéral ; « ils n’y peuvent rien, ils n’ont aucune prise là-dessus, et ne peuvent pas m’éclairer car ils ne savent eux-mêmes pas pourquoi je n’ai plus d’allocation« . En arrêtant l’appel, je craque complètement. Je m’effondre en larmes, abattu par cette machine qui semble me punir. Je me sens humilié. On m’a retiré toutes mes allocations et je dois maintenant de l’argent à la CAF, sans que personne puisse m’expliquer pourquoi. Et pendant ce temps, la droite continue de diminuer les aides de l’État, qu’ils osent comparer à une louve dont les usagers tèteraient béatement le lait. On s’en fout pleins les poches hein, les pauvres ?? Ces grands théoriciens aussi sont violents. Sauf qu’eux sont planqués dans leurs studios de télévision. Et à l’heure où ils crachent leurs certitudes sous l’œil de « journalistes » complaisants, le chômeur s’allonge, mange, et va dormir. Croisons les doigts, ça va aller. Alors le lendemain matin, je me réveille, et après un café à peine réconfortant, j’appelle la CAF. Comme des millions de personnes, je connais par cœur la mélodie du standard. Elle me hante. Alors je tape mon numéro d’allocataire, et on me dit que je vais devoir attendre vingt minutes, mais que peut-être, si toutes les lignes sont occupées, l’appel va raccrocher, et que je devrais rappeler plus tard. Alors pendant vingt minutes, j’offre mon temps à une institution même pas sûre de m’aider. Alors je fais du ménage, je range ma cuisine, je m’occupe du chat. Et puis, la CAF passe une pub. On y entend une femme qui explique avoir hâte que son fils fête son anniversaire. Elle raconte aussi, sur le même ton, qu’un usager l’a menacé au téléphone. La morale est claire : c’est mal d’insulter et menacer les opérateurs téléphoniques de la CAF. Le rappel à la loi est limpide : des lois protègent les opérateurs téléphoniques, et vous n’avez pas intérêt de parler mal. Alors moi, je me dis que jamais je parlerais mal. Je suis un garçon bien élevé, gentil citoyen français qui encaisse sans l’ouvrir. Je me dis que je penserais toujours au/à la travailleur·euse derrière le téléphone. Que cette personne est elle-même victime du système qui m’opprime. On est dans le même bateau, en gros. Et je crois ne pas être dans le faux. Sauf que c’est une logique typiquement institutionnalisée : profiter de la patience et de la dévotion des passionnés du service public, et de la soumission des usagers… Et donc le petit-bourgeois à lunettes rondes, content d’être celui qui écouta la CAF, pris le temps de parler avec une voix fluette à la conseillère qui lui parlait sans compassion aucune. Et c’est ainsi que l’État, en plus d’humilier, violenter, précariser, torturer des pauvres, avait l’outrecuidance de demander à ces mêmes personnes de souffrir, mais en silence. Ravalez vos larmes, et allez bosser. Je repense à l’homme qui menaçait la fonctionnaire de revenir avec un fusil. Ça me tort le ventre, je me dis que tout ça peut mal finir. Cette violence me ronge. Et si ça finit mal, ce sera nécessairement la faute de cet homme, et de son fusil. C’est en tout cas ce qui se dira.




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